Comptabilité CARE : et si le vrai travail commençait là où le reporting s’arrête ?
En 2026, la profession comptable intègre une nouvelle couche de reporting : bilan carbone, indicateurs ESG, préparation à la CSRD. Les experts-comptables s’équipent, s’organisent, se forment. Sur le papier, tout semble aller dans le bon sens.
Chez ensō rse, nous avons eu la chance de côtoyer Hervé Gbego, l’un des pionniers francophones de la comptabilité CARE. Avant que le sujet ne devienne un enjeu de conformité, il défendait déjà une conviction simple et radicale : la comptabilité ne peut pas prétendre dire la vérité d’une entreprise si elle ignore ce qu’elle consomme et ce qu’elle détruit. Ce travail de défricheur, patient et exigeant, mérite d’être salué et surtout, prolongé.
C’est dans cet esprit qu’une question commence à émerger, doucement, puis de plus en plus franchement : est-ce que ces nouveaux reportings mesurent vraiment les enjeux réels des entreprises ? Ou ajoutent-ils une grille de lecture « durable »… sur un modèle comptable qui, lui, n’a pas changé ? C’est précisément là que la comptabilité CARE vient bousculer les certitudes.
Pas comme une solution clé en main. Mais comme un miroir critique et une boussole pour orienter les décisions.

Ce que la comptabilité classique “oublie” et que CARE rend visible
Un expert-comptable sait mieux que personne ce qu’est un capital. Dans la comptabilité classique, le capital financier est une dette envers les apporteurs : il doit être maintenu, préservé, justifié. C’est une base. Une évidence. La comptabilité CARE (Comprehensive Accounting in Respect of Ecology, développée depuis 2013 par des chercheurs et des professionnels fédérés par la Chaire publique « Comptabilité écologique » et le CERCES) propose un renversement aussi simple que dérangeant : et si les capitaux naturels et humains étaient, eux aussi, des dettes ?
Pas des « ressources » gratuites. Pas des variables d’ajustement. Mais des entités que l’entreprise consomme et qu’elle a la responsabilité de préserver, au même titre que son capital financier. Une forêt exploitée, des collaborateurs sous pression, un bilan carbone dans le rouge : ce ne sont pas des externalités abstraites. Ce sont des capitaux engagés dans les projets de l’entreprise. Et donc des engagements à honorer.
Ce que la comptabilité CARE met en lumière, ce n’est pas une idéologie écologique. C’est une incohérence comptable : on protège ce qui est inscrit au bilan. On ignore ce qui ne l’est pas.
Le reporting extra-financier : un point de départ, pas une destination
Depuis quelques années, la réponse aux limites de la comptabilité classique semble toute trouvée : ajouter du reporting extra-financier. CSRD, normes ESRS, indicateurs ESG… Les entreprises mesurent davantage, documentent davantage, publient davantage.
C’est une évolution nécessaire. Et c’est précisément pour cela que des outils comme les bilans ESG existent : pour aider les entreprises à franchir ce premier pas, à structurer leurs données, à parler le langage de la durabilité. Mais le modèle CARE pose une question qui prolonge cette démarche : est-ce que mesurer suffit à répondre aux enjeux de transformations ?
La plupart des cadres actuels reposent sur une logique de la valeur :
- Monétiser des impacts
- Estimer des « coûts » environnementaux
- Traduire la nature ou le capital humain en équivalents financiers
C’est comparable, exploitable, communicable. Mais CARE pointe une limite de fond : attribuer une « valeur » à la nature ou à l’humain, c’est déjà accepter qu’ils puissent être arbitrés. En effet, une organisation peut tout à fait améliorer ses indicateurs… tout en poursuivant des projets qui dégradent ses capitaux essentiels.
Combien vaut une tonne de CO2 ? Combien vaut une dégradation de la santé au travail ? La question, pour CARE, est mal posée. Ce qui compte, ce n’est pas leur valeur. C’est leur préservation. Et pour un expert-comptable, cela ouvre un champ de conseil bien plus large que la conformité réglementaire.
Le Bilan ESG dit : « voici ce que l’entreprise mesure et publie ». CARE demande : « voici ce que l’entreprise doit préserver pour rester viable ». Les deux approchent ne s’oppose pas, elles se complète.
Ce que la comptabilité CARE apporte concrètement : des concepts que le comptable comprend immédiatement
CARE n’est pas qu’un cadre critique. C’est aussi une proposition structurée avec des concepts qui parlent directement aux métiers du chiffre. La méthodologie CARE repositionne la comptabilité comme support de prise de décision. Sans entrer dans toute la méthode, certains éléments résonnent particulièrement.
La dette de préservation
C’est probablement le concept le plus puissant. Si une entreprise dépasse les seuils de préservation d’un capital (climat, biodiversité, conditions de travail…), elle génère une dette.
Une vraie dette, inscrite au passif et valorisée non pas à la « valeur de marché » mais au coût de restauration.
On ne se demande plus “combien ça vaut”. On se demande “combien ça coûte de réparer”. Pour un comptable, le déplacement est radical… et pourtant familier.
La solvabilité écologique
La comptabilité CARE permet aussi d’introduire une notion rarement abordée : la solvabilité écologique d’une entreprise.
Autrement dit :
- Sa capacité à maintenir ses activités sans dégrader les capitaux dont elle dépend
- Son niveau de dépendance aux ressources naturelles et humaines
- L’effet de levier de ces capitaux sur sa performance économique
Ce sont des ratios, des analyses, des lectures de bilans. Mais avec un prisme différent.
Une approche progressive, compatible avec la réalité terrain
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, CARE n’est pas forcément un “big bang”. L’approche est modulaire et adaptable à la maturité de l’entreprise.
Une entreprise peut :
- Commencer par identifier ses capitaux critiques
- Définir des seuils de préservation
- Structurer progressivement ses indicateurs
Pas besoin d’être parfait. Pas besoin de tout modéliser. Ce point est clé pour les experts-comptables accompagnant des TPE/PME.
Pour l’expert-comptable : ni outil du quotidien… ni utopie inaccessible
Soyons clairs, la comptabilité CARE n’est pas (encore) un outil du quotidien.
Sa mise en œuvre peut être complexe : nouvelles données à collecter, arbitrages méthodologiques, maturité variable des entreprises. Pour beaucoup de TPE/PME, un déploiement complet reste prématuré. Mais ce n’est pas une raison pour l’écarter. Car sa vraie valeur, aujourd’hui, est ailleurs.
CARE est un cadre de questionnement. Quand vous accompagnez un client sur sa stratégie RSE, il invite à se demander :
- Les indicateurs choisis reflètent-ils une vraie contrainte de préservation ?
- Ou simplement ce qui est disponible, mesurable… et acceptable ?
- Est-ce que l’on pilote une transformation ?
- Ou une conformité ?
C’est en ce sens que CARE prolonge, plutôt qu’il ne contredit, les démarches de reporting extra-financier aujourd’hui en place. Il agit comme un révélateur : il pousse à aller au bout d’une intuition que beaucoup d’experts-comptables partagent déjà. La RSE n’est pas une couche supplémentaire plaquée sur la comptabilité. Elle en prolonge la logique et la comptabilité CARE en tire les conséquences les plus rigoureuses.
La question que la comptabilité CARE pose vraiment à la profession
Le débat est ouvert depuis trop longtemps. Les experts-comptables savent, au fond, que la comptabilité classique laisse dans l’ombre une part essentielle de la réalité des entreprises. On mesure avec précision ce qui rapporte, et on ignore avec constance ce qui s’épuise. La comptabilité CARE ne propose pas de bricoler ce paradoxe, elle invite à le résoudre.
Ce n’est pas simplement une posture idéologique. C’est une exigence de cohérence. Si le rôle du comptable est de donner une image fidèle de la réalité économique d’une entreprise, alors ignorer les capitaux naturels et humains n’est pas de la prudence. C’est une erreur de méthodologie.
Toutefois, la RSE, c’est déjà difficile à vendre. Convaincre un dirigeant de TPE que ses indicateurs extra-financiers ont autant d’importance que son résultat net c’est un travail de fond, souvent long, parfois épuisant. Alors parler de comptabilité CARE par-dessus ?
La profession comptable a déjà montré qu’elle savait se saisir de sujets complexes. L’intégration de la RSE dans les missions des cabinets en est la preuve et la certification des commissaires aux comptes sur la durabilité en est le signal le plus fort. Ce n’était pas simple. Ça ne l’est toujours pas. Mais la trajectoire est là.
Les experts-comptables qui ont réussi à intégrer la RSE dans leur conseil ont dû développer des compétences bien plus exigeantes que ce que les outils laissaient supposer. Ils ont appris à questionner un modèle, pas juste à remplir des cases. C’est précisément cette capacité-là que CARE prolonge.
Et les premiers signaux sont déjà visibles : l’un des sept plus grands cabinets français vient de recruter un spécialiste de cette méthodologie. Quand les grands réseaux commencent à structurer leurs compétences sur un sujet, c’est rarement par curiosité intellectuelle. C’est parce qu’ils anticipent une demande. Le mouvement est en marche et il va s’accélérer.
La vraie question n’est donc pas « est-ce que CARE est applicable ? »
Mais plutôt : « peut-on continuer à conseiller des dirigeants sur leur viabilité future en ignorant les ressources dont ils dépendent vraiment ? »
La réponse devient de plus en plus claire.